Non, mais c’est « la faute de l’orthographe »

Quand je co-interviens dans les classes en production d’écrits, j’adore les ateliers de réflexion/négociation orthographique. Le temps de mise en commun est extrêmement riche pour les élèves qui échangent sur leurs procédures, s’interrogent sur leurs connaissances et interrogent même leurs connaissances ! C’est aussi un moment sans filet pour nous enseignants qui relève parfois du numéro de « stand up grammatico-orthographique » et même si nous préparons beaucoup nos interventions en essayant d’anticiper les difficultés de chacun, nous sommes parfois pris de court !
Ce qui m’ennuie le plus c’est que lorsque les élèves nous demandent « Pourquoi on écrit comme ça ? », nous leur répondons trop souvent comment on écrit. De mon côté, j’avoue que je m’en sors parfois avec le comment parce qu’en vrai, je ne sais pas toujours pourquoi
Du coup j’essaie de me documenter mais c’est souvent indigeste !!!

Et puis je suis allé voir le spectacle/conférence « La convivialité » de Arnaud Hoedt et Jérôme Piron qui questionne l’orthographe de façon complètement décalée et drôle. Une sorte d’animation pédagogique 2.0 pendant laquelle on apprend un truc nouveau à chaque seconde dans une bonne humeur jubilatoire. J’ai pensé à nos élèves (et particulièrement aux élèves en difficulté) pendant tout le spectacle.

De quoi nourrir de nombreux échanges avec nos élèves, les faire progresser, les déculpabiliser et libérer, peu à peu, le passage à l’écrit.
Truc formidable, le spectacle existe sous la forme d’un livre »La faute de l’orthographe » avec notamment beaucoup d’illustrations amusantes.
Utile, drôle et très rapide à lire, c’est un énorme coup de cœur ! Je le pose ici.

Au menu du bouquin, explication de l’origine de certaines règles, « démontage » les idées reçues et éclairage d’un tas de sujet avec beaucoup d’humour :
– Les lettres muettes (il n’y a que 3 lettres qui ne peuvent jamais être muettes !).
– Les différentes manières d’écrire chaque son (S.O.S. – Mayday – HELP).
– Les doubles consonnes (pourquoi tant de « n » ?)
– (La galère et les origines de) l’accord du participe passé.
– Les pluriels en « x », en « oux » (prequel !).
– La place de l’orthographe chez les auteurs classiques (la langue de Molière et son « Misantrope », vraiment ?).
– Les différentes réformes de l’orthographe et la compétence (ou pas) de notre bonne vieille Académie française.
– Les racines des mots et le débat sur la persistance des marques (on ne mange pas de la phéta ?).

 

Dans les programmes, on prône désormais l’apprentissage explicite dans tous les domaines (et c’est très bien !) sauf pour l’orthographe qu’on applique dans un climat de terreur absolu : « C’EST COMME ÇA ! MOUHAHAHAHAHA *rire machiavélique* ». L’orthographe n’est plus un outil au service de la langue, c’est une dictature (et pas toujours une dictature éclairée) ! Elle se prend pour la langue française alors que c’est uniquement une manière de l’écrire (quel melon !). Manière qui, en plus, peut laaaaargement être interrogée et remise en cause tant elle est parfois euh, comment dire ?

En plus, il y a tout un débat sur l’importance de la forme qui prend le dessus sur le fond, sur l’élitisme de l’orthographe et la manière de « trier » les gens en fonction de leur niveau de maitrise. Est-ce raisonnable de juger une personne ainsi que la qualité de sa réflexion uniquement en tenant compte de son orthographe ?

Euh, en fait, NON.

Prenons d’abord le temps de juger l’orthographe elle-même.

Pour un historien de la langue, les accidents de l’orthographe française sont explicables : chacun a sa raison, analogique, étymologique ou fonctionnelle ; mais l’ensemble de ces raisons est déraisonnable, et, lorsque cette déraison est imposée, par voie d’éducation, à tout un peuple, elle devient coupable. Ce n’est pas le caractère arbitraire de notre orthographe qui est choquant, c’est que cet arbitraire soit légal.

Roland Barthes, Le Monde de l’Education, 1976.

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2018-06-08T20:50:04+00:00

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